
Kurosawa fils a retenu de son père et de ses paires asiatiques la composition particulière d’un cinéma à l’accès pas si systématique : plan de surface, cadre rigide, ellipses pudiques, errances contemplatives, mise à distance des corps ou proximité plus prononcée à l’orée d’une crise, petite animation qui fait de chaque image un babil de couleurs et de la photographie la plus statique, une respiration… Bref, des cinéastes qui cultivent un cinéma de parcelle : enclot marqué du cadrage, et pouces lumineuses à l’intérieur.
Mais d’un autre côté, Kurosawa greffe à sa sonate une touche occidentale : scénario resserrée autour de trois figures identifiables, schéma narratif repérable, sans trop de pauses, où le trait si net du sentiment le dispute au final à la lyre si délicate d’un clair de lune debussien. Si les auteurs asiatiques refusent la nuance psychologique en passant de la retenue à l’éclat par souci de clarté, de resserrement à la sauce haïku, où le corps va droit au but dans ce qu’il dit, impassible ou rageur, Kurosawa a justement biaisé ce programme au moyen de son sujet : la musique.
La progression formelle est repérable : d’abord le quotidien cellulaire, où un chambranle, un coin d’escalier, le cadre d’une étagère, masquent ses personnages. Classique. Ensuite, le cinéma ouvre ses parcelles. Longue focales, masquages géométriques plus absents, réelle importance du personnage féminin – pas une prostitué de plus, ou une femme aimante, mais une mère responsable habitée quelque part de cette névrose domestique très contemporaine – et surtout des corps qui de mécanique de vie deviennent vivants. Troué de soleil, de mouvements, d’horizon dégagée, ressac de diamants sur la ligne nocturne d’une vague, et la figure trouve son souffle. Hors de son statut ou de sa tenue de façade.
La métaphore musicale ne pouvait pas mieux tomber : c’est en tirant sur la corde que naît l’émotion. De l’automate à l’humain, la machine peut aussi pleurer. Avec la famille de Tokyo Sonata, c’est pareil. En tirant sur la raideur des corps, on en fait pousser des larmes, et cela bien au-delà du coulis lacrymal traditionnel. Non, les larmes du père sont un résidu du corps touché, au premier sens du terme : quelque chose lâche dans les tréfonds de l’être, quelle corde, quelle vibrato fragile, quel amour discrètement présent ? Un peu de tout à la fois sur le clair de lune entonné par le fils. Grand soleil. Avec pudeur, certes.
