Shutter Island, l’île aux images

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Toute image a son mirage : passé (souvenir), pas encore là (avenir) ou pas vraiment là (avatar). Dans ce tournoiement visuel porté par le cumul des époques, par l’invasion des écrans, les regards n’auraient presque pour repères qu’hallucinations permanentes. Ce mille-feuille de la vision, Martin Scorsese le démonte sans garde fou dans Shutter Island. Son îlot est plein des coffres de sa cinéphilie, mais aussi des péripéties schizophrènes de son personnage. Au terminus, le spectateur est repu, il ne lui reste plus qu’à rêver, supputer, élaborer ses propres images.

S’il est cinéphile, il partira à la chasse aux références. De l’âge d’or hollywoodien aux vertiges hitchcockiens en passant par les dissonances kubrickiennes, la nouvelle vague française, jusqu’aux récents films d’horreurs, les citations abondent, s’enchaînent, s’intercalent avec réflexion, rythme et virtuosité. Scorsese connaît son outil et mobilise ses classiques avec la gourmandise d’un enfant du cinéma.

Mais ce qui est intéressant à prendre en compte dans cette cueillette aux images revisitées, c’est le point de vue complètement nu du non cinéphile. Sans regard critique, sans références anticipatoires, sans le tournoiement visuel de l’érudit, que lui reste-t-il à voir ? Eh bien, le même casse-tête imagier que le cinéphile qui guette la citation, mais seulement du point de vue de l’intrigue, et surtout du personnage.

Apologie des reprises, discours sur l’impossibilité de contourner les références, d’abolir la vision éclatée d’aujourd’hui, le dernier Scorsese ne se mord cependant pas la queue. Prenons ce plan de fin : un tapis de mer, un phare qui s’élève, finesse et clarté du trait, verticalité sur horizontalité. Mathématique. Propre. Tout ça pour ça. Le chaos d’images se clôt ainsi, la vision du héros a repris ses droits sur un paysage aussi convenu qu’une carte-postale. Le twist scorsesien a l’art d’apaiser la vision et nous laisse alors, défaits de tous ces méandres, avec cette seule image d’une collaboration féconde entre un cinéaste et un comédien.

Bright Star de Jane Campion

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“A think of beauty is a joy for ever”, John Keats.

Ne pas être au bord des choses, mais dedans. S’y dissoudre au point d’en retirer ce qui nous pousse à créer et vivre au-delà de biens des frontières : maladie, deuil, séparation, privilèges de la fortune… Rien n’est moins sûr qu’un éclat de temps attrapé, la façon dont il nous émeut, dont on le transmet aux autres afin qu’il perdure.

Tel est l’engagement de la poésie romantique, que Jane Campion a très bien su « ressentir » à travers son propre objet. Son film s’installe dans les choses, êtres, nature, mots. La caméra n’est jamais prisonnière de la distance qu’imposent la reconstitution d’une époque et les enjeux d’un scénario.

Le milieu artistique, les coutumes et les costumes, tout n’est qu’effleurement, tableau romantique pour petit à petit pénétrer – avec regard, touché et cœur délicats – là où le poète est en accord avec ses sens.

Le duo formé par John Keats et Fanny Brawn est une véritable exploration de l’amour. Rien des formes balisées de la passion physique. Juste équilibre entre cachoteries torturées et séparations dramatisées. Tout comme Keats, qui prend le partie de glorifier l’automne quand ses contemporains se désolent à la moindre feuille qui tombe, Jane Campion outrepasse la galanterie prévisible. Elle nous entraîne simplement, gestes après gestes, promenades après promenades, de l’évincement à la fusion amoureuse. Défaits des codes sentimentaux à pister, nous expérimentons ce rapprochement, y adhérons, sans garde-fous. La poésie y aide aussi, beaucoup.

Ces quelques poèmes mis en voix, sans par cœur maîtrisé mais plutôt guidés par le tâtonnement d’un langage, d’un instant partagé, restent l’expérience la plus désespérée et la plus envoûtante que le cinéma ait été donné de « faire entendre ».

Date de sortie : 6 janvier 2010

Mary and Max, film d’animation d’Adam Elliot

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Pixar en figure de proue, la qualité des films d’animation n’est plus à prouver. Certains se sont agréablement distingués par leur finesse visuelle, préférant à la parole le langage des images, car la matière s’y prête largement : de distorsions en univers bric-broc, de personnages ciselés au gadget près, le film d’animation fonctionne comme une réaction en chaîne où il suffit de s’appesantir sur une seule de ses désarticulations afin que jaillisse le moindre petit boulon d’évènement.

Wall E, summum de l’écurie Lasseter où plus proche de nous, Sylvain Chomet et son sens muet de la répartie, qu’elle soit en 3D, dessin naïf ou patte à modeler, l’animation gagne à ne pas forcer sur ses répliques. Mais le tour de main du cinéma, c’est aussi de montrer que l’on peut être très bavard sans dire un mot. Et il aura fallu qu’une patte à modeler australienne nous le rappelle, à juste titre, composant sa fresque animée autour de deux loosers qui entretiennent une relation épistolaire relayée par les voix off de Toni Collette, Philip Seymour Hoffman et Barry Humphries en tant que narrateur.

L’univers sonore – vocal et musical précisons – est un atout maître lorsqu’il s’agit de contrepointer la gravité et jouer si fin, comme c’est le cas ici, avec les dépressifs de ce monde où les rires sont des grimaces et où les angoisses n’ont jamais été aussi bien ouvragées que chez Mary and Max. Mention spéciale de ce fait au compositeur, dont le refrain pianoté nous tire du puits où l’on s’étouffait avec les personnages, et relance l’offensive optimiste jusqu’au céleste dénouement.

Festival Silhouette : du 29 août au 6 septembre

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En marge du clinquant de Paris Cinéma qui ratisse tous les sponsors à mannes juteuses, il existe un festival parisien à teneur tout autre.

Aux Buttes Chaumont et à la Bellevilloise, le Festival Silhouette, qui conjugue rétrospectives, compétitions de courts-métrages audacieux, ateliers jeunes publics, concerts et parcours de cinéma originaux, propose, pour sa huitième édition, davantage de nouveautés.

La compétition internationale débute samedi 29 août, avec entre autre le court-métrage Le feu, le sang, les étoiles de Caroline Deruas, compagne du cinéaste Philippe Garrel. Louis Garrel fils, concourra lui pour Mes Copains projeté le dimanche 30 août. A ce propos, apport critique jusque-là inédit, le journal Stardust Memories chronique cette année les courts en compétitions.

Donc, ne passez pas à côté d’un festival, qui, malgré la fragilité de ses soutiens, a le mérite d’avoir chaque année un appui public incontestable.

Rendez-vous sur leur site pour plus amples renseignements.

Coco avant Chanel, quelques impressions

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Coco avant Chanel

Je n’ai pas aimé l’histoire d’amour tellement cliché, alors qu’elle promettait d’être différente grâce au caractère des deux amants (mais on ne réinvente pas l’histoire, n’est-ce pas ?). Je n’ai pas aimé l’ellipse temporelle entre la mort de Boy Capel et le grand défilé, qui ne permet de comprendre ni la transition entre la Coco “d’avant” et la Coco “d’après”, ni son ascension dans l’univers de la mode. Je n’ai pas du tout aimé Emmanuelle Devos.

Pourtant, j’ai aimé l’importance donnée aux regards. J’ai aimé les cernes de Gabrielle, l’absence de maquillage (ou le maquillage d’un visage sans maquillage). J’ai aimé Audrey Tautou, sa malice, son charme, son jeu. J’ai aimé sourire à m’en décrocher la mâchoire quand je l’ai entendue chanter dans le beuglant. J’ai aimé Benoît Poelvoorde, excellent dans le rôle d’Etienne Balsan, lourdingue attendrissant. J’ai aimé les habits de la Coco paumée mais revendicatrice. J’ai aimé son histoire, son féminisme et ses failles. J’ai aimé ses mensonges, sa franchise et sa maladresse. J’ai aimé Coco avant Chanel.

Tokyo Sonata : sur la corde sensible

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Kurosawa fils a retenu de son père et de ses paires asiatiques la composition particulière d’un cinéma à l’accès pas si systématique : plan de surface, cadre rigide, ellipses pudiques, errances contemplatives, mise à distance des corps ou proximité plus prononcée à l’orée d’une crise, petite animation qui fait de chaque image un babil de couleurs et de la photographie la plus statique, une respiration… Bref, des cinéastes qui cultivent un cinéma de parcelle : enclot marqué du cadrage, et pouces lumineuses à l’intérieur.

Mais d’un autre côté, Kurosawa greffe à sa sonate une touche occidentale : scénario resserrée autour de trois figures identifiables, schéma narratif repérable, sans trop de pauses, où le trait si net du sentiment le dispute au final à la lyre si délicate d’un clair de lune debussien. Si les auteurs asiatiques refusent la nuance psychologique en passant de la retenue à l’éclat par souci de clarté, de resserrement à la sauce haïku, où le corps va droit au but dans ce qu’il dit, impassible ou rageur, Kurosawa a justement biaisé ce programme au moyen de son sujet : la musique.

La progression formelle est repérable : d’abord le quotidien cellulaire, où un chambranle, un coin d’escalier, le cadre d’une étagère, masquent ses personnages. Classique. Ensuite, le cinéma ouvre ses parcelles. Longue focales, masquages géométriques plus absents, réelle importance du personnage féminin – pas une prostitué de plus, ou une femme aimante, mais une mère responsable habitée quelque part de cette névrose domestique très contemporaine – et surtout des corps qui de mécanique de vie deviennent vivants. Troué de soleil, de mouvements, d’horizon dégagée, ressac de diamants sur la ligne nocturne d’une vague, et la figure trouve son souffle. Hors de son statut ou de sa tenue de façade.

La métaphore musicale ne pouvait pas mieux tomber : c’est en tirant sur la corde que naît l’émotion. De l’automate à l’humain, la machine peut aussi pleurer. Avec la famille de Tokyo Sonata, c’est pareil. En tirant sur la raideur des corps, on en fait pousser des larmes, et cela bien au-delà du coulis lacrymal traditionnel. Non, les larmes du père sont un résidu du corps touché, au premier sens du terme : quelque chose lâche dans les tréfonds de l’être, quelle corde, quelle vibrato fragile, quel amour discrètement présent ? Un peu de tout à la fois sur le clair de lune entonné par le fils. Grand soleil. Avec pudeur, certes.

Yes Man : Jim Carrey au sommet de sa forme !

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Jim Carrey est certes le clown grimaçant de The Mask ou de Ace Ventura, mais il est aussi l’acteur touchant de Eternal Sunshine of the Spotless Mind ou du Truman Show. Dans son dernier film, Yes Man! de Peyton Reed (premier film de ce réalisateur), Jim Carrey nous fait le plaisir de combiner les deux rôles.

Le pitch : Carl (notre bon Jimmy), simple employé de banque, a une vie médiocre et s’enfonce dans un cercle vicieux : il sort peu, reste dans son train-train quotidien et refuse toutes les opportunités pour sortir de cette routine qui s’offrent à lui. C’est la rencontre d’un vieil ami qui lui conseille un changement de vie radical qui va tout faire basculer : désormais, dès que quelqu’un lui proposera quelque chose, que ce soit un clochard lui demandant son téléphone, sa voisine octogénaire lui proposant une gâterie ou un distributeur de trac lui proposant un concert de bizarre-métal, sa réponse devra être OUI !

Carrey saute ainsi de son rôle de quadragénaire divorcé dépressif à celui d’heureux hippie vivant sa vie au jour le jour. Servi par un casting enthousiaste (dont le manager raté de Flight of the Conchords, idéal), Yes Man! reste un film taillé sur mesure pour Jim Carrey qui lui donne toute son âme.

Un bon divertissement, 1h43 pendant lesquelles on ne s’ennuie pas. A voir à la fin, le superbe générique respectant tous les standards graphiques du moment.

Two Lovers : un amour impossible

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En un mot : bouleversant. Et dire que c’est le dernier rôle de Joaquin Phoenix, qui a décidé de se retirer du monde du cinéma… L’histoire d’un amour impossible, des moments aussi tristes qu’éblouissants, un jeu très juste de la part des acteurs…
Quelle merveilleuse idée d’avoir donné ce rôle à Isabella Rossellini, que l’on devrait appeler le fantôme d’Ingrid Bergman !

Mais revenons aux acteurs principaux, dont l’histoire et les personnages nous rappellent vaguement Match Point de Woody Allen.

Une blonde (Gwyneth Paltrow) fascine l’homme du film (Joaquin Phoenix), qui est à la fois pris par une histoire d’amour arrangée avec la fille d’amis de ses parents (Vinessa Shaw). Par une souffrance trop présente issue de son passé, il va être embarqué par l’amour presque écrasant pour cette fille débarquée de nulle part… Pour le reste, je vous invite très vivement à aller voir le film.

Bien que l’affiche du film ressemble à celle d’une comédie américaine basique sans intérêts, James Gray a fait fort, très fort.

  • Auteur : Béa
  • Date : 17/11/2008
  • Rubrique : Cinéma
  • Commentaires : 1

Bond, James Bond

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Malgré mon titre peu original, j’ai trouvé ce volet de James Bond très en retrait par rapport aux anciens. Certes, je ne les ai pas tous vu, mais nous avons tous en mémoire l’image d’un homme sûr de lui, rusé, qui ne rate jamais son coup, ou du moins qui se rattrape à chaque fois.

Dans Quantum Of Solace, le blondinet Bond est seul, terriblement seul. Il n’agit qu’en fonction du passé, qui ne lui évoque que de la souffrance. Alors il se venge, beaucoup. Trop. Il tue, sans raisons. Il s’agit là d’une facette souvent cachée des “super héros”, car finalement moins on l’aperçoit, plus il y a de magie. Mais aujourd’hui, les hommes aux super pouvoirs ne suffisent plus à transmettre du rêve. Bref, vous l’aurez compris, ce James là n’en a pas fini avec son temps, très dur à vivre ces temps-ci.

Et ne vous inquiétez pas, pour les friands de bagarres et d’explosions : elles y sont ! Ah oui, et les James Bond Girls. Ben oui, y’en a deux même. Et Amalric est divin dans le rôle du méchant qui veut tuer l’environnement.

Mais alors, le moment où la magie opère plus que jamais : la musique du générique du début. Jack White et Alicia Keys, “Another way to die“. Il faut juste l’écouter. La soul d’Alicia Keys pimentée par le garage blues de Jack White… Mamamia.

Séraphine, fine fleur du cinéma français

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Bref rappel de l’histoire :
En 1912, le collectionneur allemand Wilhelm Uhde, premier acheteur de Picasso et découvreur du douanier Rousseau, loue un appartement à Senlis pour écrire et se reposer de sa vie parisienne. Il prend à son service une femme de ménage, Séraphine, 48 ans. Quelque temps plus tard, il remarque chez des notables locaux une petite toile peinte sur bois. Sa stupéfaction est grande d’apprendre que l’auteur n’est autre que Séraphine. S’instaure alors une relation improbable entre le marchand d’art visionnaire et l’humble femme de ménage dont tout le monde se moque…

C’est une histoire incroyable et improbable qu’a réalisée Martin Provost, et l’a très bien fait. L’image est superbe, les paysages sublimes et le jeu des acteurs extrêmement juste. Tout est subtilement mené, l’ambiance étrange et légèrement dérangeante reste tout le long du film, pas une seule note de faiblesse.


Sans parler du personnage intrigant qu’est Séraphine, cette femme de ménage pauvre et guidée par la foi, qui pense que « Monsieur se moque » lorsque Wilhelm est fasciné par son talent. C’est une femme amoureuse de la nature qui n’a pas reçu d’éducation, qui ne connaît pas la politesse et se montre maladroite avec les autres. Les ménages lui prennent tout son temps, mais son ange gardien lui a ordonné de peindre. Alors elle peint. Elle trouve les couleurs, les matières où elle peut, et elle peint, habitée par sa croyance religieuse, qui va lui faire faux bond une fois son talent reconnu.

Yolande Moreau est extraordinaire. Il n’y avait qu’elle pour interpréter Séraphine. C’est d’ailleurs très regrettable de ne pas la voir plus souvent au cinéma, en rôle principal.

Autre chose, mais pas des moindres : la bande annonce respecte parfaitement le film, pas de déception de ce côté-là. Plutôt rare n’est-ce pas ?

Bref, un très beau film qui remonte le niveau de notre cher cinéma français actuel. Certes, Séraphine entre dans la liste des fameuses biopics qui ne cessent de se développer, mais croyez-moi, celle-ci n’entre pas dans le caractère commercial et oscarisé de certaines.
A voir bon sang, à voir !

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