
Gide disait que les bons sentiments font de la mauvaise littérature. Il faut croire qu’au cinéma, les bons sentiments ne font pas de très bons films.
Pilier du cinéma social anglais dans le sillage d’Alan Parker, Mike Leigh ou Stephen Frears, alignant sans garde-fous des sujets graves où l’humeur politico-sociale de la décennie Thatcher passait au peigne fin de la caméra, qu’on songe à Raining Stone, Ken Loach n’a pas moins poursuivi à l’aube du nouveau siècle son engagement précieux.
Pas d’images lisses mais des films âpres, durs, uppercut : Le vent se lève, palme d’or cannoise en 2006, qui revisite la guerre d’Irlande, Sweet Sixteen et Just a Kiss un peu avant, tout aussi habités de tragique contemporain. Famille impossible à reconstruire pour le premier, sempiternelles divisions religieuses en terre anglaise pour le second.
Alors, aux confins d’un climat de crise, pensez-vous que nous attendions beaucoup de notre réalisateur socialo. Nul mieux que lui pouvait rendre sans concessions les impasses actuelles de nos sociétés. Mais trop tôt sans doute pour prendre de la distance et en radiographier les maux, Ken Loach prend congé du monde sur les terrains de foot. Avec la légèreté du ballon virtuose qui d’un coup de crampon se niche dans un filet, il nous sert un Looking for Eric déroutant de simplicité, qui ne fait au fond que viser des sourires. Du coup, les seuls vrais moments du vrai Ken Loach tombent à vide. Ces cris du cœur après un échange silencieux et lourd afin de remuer l’oppression sourde de ses personnages ne sont que remue-ménages passagers, fausses notes, des mises en pli dramatiques qui sonnent creux dans une fable bon enfant.
Le début de Looking for Eric est une promesse trompeuse. L’accident, filmé au plus près du personnage à la dérive, semble ouvrir un bal difficile. Mais quand celui-ci se poursuit dans les volutes acrobatiques d’un rock n’roll aux références paresseuses (ah ces chaussures en daim bleues…), le Ken Loach attendu n’apparaît pas, il reste, à l’instar de l’idole célébré, figé au poster de ses succès d’antan.
Sans se mouiller, le cinéaste reprise une psychologie convenue où le désespoir se consume dans le rêve. Mais le cul entre la psyché et le social, Ken Loach fait comme le funambule sur le fil du poète : il s’accroche – comme il peut – à son propre déséquilibre. Au pire ou au mieux, le scénario met-il en valeur une idée retorse et quelque peu originale : la psychose hallucinatoire n’est pas un mal où l’on s’enfonce mais le chemin retrouvé de nos vies.
Ken Loach, où es-tu ?
